Critique du livre :
Cuba: A revolution in motion ("une révolution en mouvement")
écrit par Isaac Saney - aux éditions Fernwood Books, 2003
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Une petite île-nation. Des cigares que les américains doivent passer en
fraude dans leur propre pays, une musique sublime jouée par des petits
vieux. Des vacances aux Caraïbes ; de vieux bâtiments. Ils ont eu une
révolution, il y a quelques années. Des types nommés Che Guevara et Fidel
Castro étaient impliqués. Il y en avait d'autres, mais quels étaient leurs
noms déjà ? Ils ont renversé Batista, le type qui avait un téléphone en or
massif dans le film le Parrain II. Ils avaient pas mal d'idéaux au début,
mais ont fini par se transformer en une dictature communiste corrompue de
plus. Castro le despote règne d'un poing de fer, et jette en prison tous
ceux qui osent le défier. Le pays reste pauvre à cause d'une politique
socialiste inefficace d'un autre age. Les États-Unis et les autres font
passer le temps, en attendant la mort de Castro pour rétablir la démocratie
et libérer le peuple cubain de son poigne autoritaire.
A part les cigares et la musique, voilà quelques uns des clichés sur Cuba
qu'Isaac Saney, professeur d'histoire à Dalhousie, aimerait bien vous
débarrasser.
Dans son livre "Cuba : A revolution in motion", Saney se propose non
seulement de contrer la désinformation sur Cuba, mais de dresser un portrait
totalement différent du pays. Cuba, dit-il en contradiction avec
pratiquement tout ce que nous croyons savoir sur ce pays, est à bien des
égards une source d'inspiration et représente un modèle alternatif de
développement pour la plupart des nations du monde. Et comme si cela ne
suffisait pas, Saney réussit à argumenter - de manière convaincante - que
Cuba est plus démocratique que la plupart des pays occidentaux.
Tout au long du livre, Saney insiste auprès du lecteur pour tenir compte du
contexte à Cuba. Après la révolution de 1959, les États-Unis (le premier
partenaire commercial de Cuba à l'époque) coupèrent tous les liens
économiques et retirèrent tous leurs biens, en imposant un blocus économique
contre l'île. Les compagnies US, et les compagnies qui traitaient
directement avec les États-Unis étaient (et sont toujours) interdits de
faire du commerce avec Cuba, fermant ainsi pratiquement tout le marché
occidental à l'industrie cubaine. Les navires qui accostent dans un port
cubain sont interdits d'entrée aux États-Unis pendant une période de six
mois, ce qui rend le transport de marchandises très coûteux. Grâce à la
domination du marché pharmaceutique par les États-Unis, de nombreux
médicaments sont inaccessibles pour les Cubains ; d'autres sont hors de
prix.
"les pauvres et les défavorisés, encouragés par l'exemple cubain, exigent à
présent le droit à une vie meilleure." Telle était la louange formulée
par l'administration Kennedy qui décida que la "menace d'un bon exemple"
pouvait remettre en cause la domination états-unienne en occident. Depuis,
la politique suivie par les États-Unis a toujours visé précisément et
explicitement le démantèlement du gouvernement révolutionnaire.
En plus de l'embargo économique, les États-Unis ont financé des décennies de
campagnes terroristes et de harcèlement contre le gouvernement
révolutionnaire cubain. Saney nous offre un grand nombre d'exemples bien
documentés, y compris l'échec de l'invasion de la Baie des Cochons, de
nombreux attentats à la bombe commis pas des agents financés par les
États-Unis, des usages étonnants de la guerre bactériologique par la CIA, de
nombreux détournement d'avions, et une opération bizarre de la CIA ayant
recours à "une technologie futuriste de modification du climat". Kennedy,
quant à lui, instaura un programme d'aide massif destiné à fournir une aide
financière aux pays d'Amérique latine, aide accordée à la condition que les
pays bénéficiaires rompent leurs relations économiques avec Cuba.
Dans ces conditions, et avec un programme socialiste de redistribution des
terres et des richesses en place, l'économie Cubaine connut une croissance
de 6 % par an entre 1971 et 1989. Dans le même temps, la croissance de la
région d'Amérique centrale était de 3.6 % par an. Afin de maintenir son
économie en marche, Cuba développa des relations commerciales étroites avec
l'Union Soviétique et les pays du COMECON. A cause du blocus, le
développement économique de Cuba dépendait étroitement de ces relations avec
les pays du COMECON.
Après la chute de l'Union Soviétique et du COMECON, le désastre économique à
Cuba atteignit des proportions gigantesques. En 1992, le niveau des échanges
avec les pays de l'ex-COMECON représentait moins de 7% du niveau de 1989.
Dans le même temps, le PNB cubain chuta de plus de 35%, les revenus par
habitant de 39%, et les capacités d'achat à l'étranger chuta de 8.1
milliards de dollars à 2.2 milliards. Sans pétrole et par manque de
matériel, l'agriculture cubaine fut décimée ; les coupures de courant
étaient fréquentes, la faim et la sous-alimentation étaient répandues.
Pendant ce temps, les États-Unis ont accru le financement des terroristes
anti-castristes, tout en cherchant à asséner un coup fatal à l'économie
cubaine par le renforcement de l'embargo. Selon l'élu du Congrès Robert
Torricelli, auteur de la loi "Cuban Democracy Act", le but de la politique
états-unienne était de "provoquer des ravages sur l'île". En vertu de la loi
Helms-Burton, votée à la même période, les étrangers qui faisaient du
commerce avec Cuba se voyaient refuser leur visa d'entrée pour les
États-Unis.
Face à une crise qui frappait tous les secteurs, Cuba a été contrainte de
réorganiser toute son économie en tenant compte de la pénurie de ressources
et d'un besoin urgent de nouveaux partenaires commerciaux. Saney affirme que
Cuba, confrontée à une crise majeure qui aurait plongé d'autres pays dans un
totalitarisme réactionnaire ou le chaos, est devenue en fait plus
démocratique.
Saney prend en exemple les réunions publiques et les consultations
organisées par le gouvernement cubain à une échelle inconnue ici au Canada
ou aux États-Unis, la décentralisation du pouvoir, et les coupes opérées
dans la bureaucratie centralisée comme autant de preuves de cette tendance.
En réponse à la "période spéciale" qui a suivi l'effondrement économique,
Cuba a radicalement transformé ses industries. L'agriculture, notamment,
s'est transformée à partir d'une industrie de monocultures dépendantes des
pesticides pour devenir un ensemble de fermes organiques locales dirigées
par de petites équipes qui occupent des postes à tour de rôle d'une manière
très égalitariste. Par nécessité, le pays a grandement réduit sa dépendance
au pétrole importé en encourageant l'usage de la bicyclette et d'autre
technologies plus économiques. En adoptant une variété de solutions
innovantes et en développant le tourisme, Cuba a réussi un début de
redressement de son économie.
Affirmer que Cuba est démocratique provoquerait plus d'un sarcasme chez les
occidentaux. Après tout, il est bien connu que le pays est une dictature.
Lorsque d'éminents intellectuels progressistes, le gouvernement Canadien,
Human Rights Watch, la BBC, le Globe and Mail (grand quotidien canadien -
ndt) et d'innombrables groupes idéologiques diverses s'accordent pour dire
que Cuba est fondamentalement un endroit non-démocratique, la tâche qui
consiste à leur expliquer qu'ils se trompent lourdement n'est pas facile du
tout.
Saney aborde la question de front. Tout en expliquant calmement, d'un ton
pédagogique, il ponctue chaque chapitre avec des défis destinés à provoquer
une compréhension plutôt qu'une adhésion. C'est ainsi qu'il ouvre le
chapitre sur la gouvernance : "La tâche primordiale pour tous les
observateurs et spécialistes de Cuba, toutes tendances confondues, est
d'expliquer la résistance de la révolution Cubaine devant l'effondrement
économique au début des années 90, un effondrement qui aurait balayé
pratiquement n'importe quel système sans laisser de traces". En d'autres
termes, si Castro est ce despote horrible, alors pourquoi a-t-il toujours le
soutien de la majorité de la population ?
Saney analyse les trois dernières élections - 1993, 1998 et 2003 - qui
furent ouvertes aux observateurs et journalistes étrangers. Ces trois
dernières élections se sont révélées être des plébiscites pour la
révolution. Plus de 90% de l'électorat cubain - le vote est à bulletin
secret et n'est pas obligatoire - s'est présenté à chaque élection et, à
chaque élection, plus de 90% ont élu la totalité des 601 candidats nationaux
en signe de solidarité avec le gouvernement et la constitution
révolutionnaire (une explication du processus est donnée). Et ceci alors que
les radios financées par les États-Unis à Miami (qui émettent illégalement
vers Cuba) exhortent les Cubains 24/24h de raturer leur bulletin ou de
boycotter les élections. Après chaque élection, d'éminents dissidents
reconnaissent que la Révolution Cubaine a reçu un nouveau mandat de la part
du peuple Cubain.
La gouvernance à Cuba est basée sur le rejet du jeu électoral politicien
conventionnel qui crée une "classe de politiciens" et provoque le "divorce
entre l'économie et la politique". Au lieu de cela, le Parti Communiste au
pouvoir joue le rôle de guide, en "canalisant la pluralité" des opinions et
des intérêts. Bien qu'exerçant une influence, le Parti Communiste ne détient
pas de pouvoir administratif direct. (...). Il est interdit au Parti
Communiste de participer au processus de sélection des candidats. (...) Pour
être élu à l'Assemblée Nationale, chaque candidat - Fidel Castro inclus -
doit obtenir plus de 50% des voix dans sa circonscription.
Saney affirme que les critiques devraient au moins reconnaître que le
système actuel est le plus démocratique que Cuba ait jamais connu. Fidel
Castro a déclaré que cette tendance à la "parlementarisation de la société"
court-circuite les divisions du "modèle dominant" en occident, créant "une
démocratie qui unit les gens et donne corps à ce qui est le plus important
et essentiel, à savoir la participation publique aux enjeux fondamentaux".
Saney, apparemment, est d'accord. Il conclut le chapitre avec une remarque
qui paraitra réellement étrange aux oreilles occidentales : "(à Cuba) ceux
qui ont le plus d'argent n'ont pas de pouvoir politique, puisqu'ils n'ont
aucun soutien parmi la population et, pour cette raison, ne présentent pas
de candidats aux élections."
Ce sont peut-être les "enjeux fondamentaux" dont parle Castro qui
déclenchent les critiques contre Cuba. Dans la constitution cubaine,
certaines choses ne sont pas négociables, comme par exemple l'accès
universel aux soins, la redistribution des richesses par le socialisme et
l'éducation gratuite.
Afin de préserver des valeurs fondamentales de la révolution, le
gouvernement cubain a du parfois prendre des mesures extrêmes contre les
terroristes et autres agents financés par les États-Unis, y compris la peine
capitale et de longues peines de prison. Certains procès récents ont été
particulièrement expéditifs, parfois conclus en moins d'une journée.
Saney interpelle le lecteur et lui demande de prendre en compte le contexte
du terrorisme incessant financé par les États-Unis, l'étranglement
économique et les attaques militaires occasionnels. Un contexte qui a
provoqué chez les Cubains, dit il, une "mentalité d'assiégé". Cependant,
cette mentalité, "fondée sur des menaces très réelles et constantes", est
une sorte de "paranoïa rationnelle". Dans la longue liste d'agressions US on
trouve des tentatives d'assassinat (parmi lesquelles des tentatives de la
CIA d'engager des hommes de main de la Mafia pour assassiner Castro), des
attentats à la bombe, une "campagne de propagande et de désinformation" et
le blocus.
Selon la "loi 88" cubaine (votée en 1996), les personnes qui collaborent
avec les efforts des États-Unis pour renverser la révolution Cubaine peuvent
être condamnés à des peines de prison. Des lois similaires aux États-Unis ou
au Canada sont encore plus sévères. Certains des "dissidents" les plus
célèbres n'ont pas nié les accusations mais se sont défendus en affirmant
que c'était leur droit d'être payés par le gouvernement des États-Unis pour
renverser le gouvernement Cubain. En 2002, le gouvernement des États-Unis a
fourni 8.99 milliards de dollars aux groupes oeuvrant contre le gouvernement
Cubain.
Peut-être que les 72 "dissidents" accusés et condamnés au début de l'année
n'étaient tous dans ce cas. Peut-être pas. Saney ne prétend pas que Cuba
soit parfaite, mais propose de porter un regard attentif aux réalités du
pays. Est-ce que la concentration du pouvoir à Cuba tend parfois vers un
autoritarisme ? Est-ce que la société cubaine croit à certains mythes qui
parfois ne reflètent pas les réalités du moment ? C'est possible - à Cuba
comme dans n'importe quel autre pays - mais le travail de Saney constitue
une injonction puissante à tous ceux qui jugerait à la légère tout un pays.
En vérité, il est pratiquement impossible de parler de Cuba avec précision
sans remettre en cause la campagne de désinformation efficace qui entoure ce
pays. Margaret Wente, du quotidien Globe and Mail, est un exemple typique :
"le gouvernement Cubain, bien sur, rejette la responsabilité de la vague de
répression sur les États-Unis. Elle dit que le chef de la diplomatie des
États-Unis à Cuba a illégalement financé et soutenu des dissidents. Certains
commentateurs reprochent aussi aux États-Unis une attitude ouvertement
provocatrice. (Parmi d'autres activités illégales, le diplomate a crée une
petite bibliothèque et a permis aux journalistes cubains d'accéder à
Internet.) D'autres reprochent aux États-Unis de ne pas lever l'embargo, un
geste qui aurait pu inciter El Jefe à être plus gentil.
M. Suchlicki accuse Fidel. "Fidel n'aime pas l'opposition. Il n'aime pas les
dissidents. C'est un tyran," dit il. Et (Fidel) pense à sa propre mortalité.
A 76 ans, le temps lui est compté. "Il se débarrasse de toute opposition
pour dégager la voie à son frère, Raul."
L'infrastructure intellectuelle qui a été érigée afin de démentir
systématiquement les faits les plus évidents et déformer les motivations du
gouvernement cubain est une énorme réussite en tant que telle et vaut très
certainement le coup d'être étudiée.
Aucun livre ne peut à lui tout seul réfuter toutes les critiques contre
Cuba, et il est raisonnable de dire que c'est mieux ainsi. Ce que Saney a
fait, avec un ton à lui et une recherche approfondie, c'est de fournir au
lecteur l'occasion de se remettre en cause pour comprendre Cuba.
(...)
Alors que certains livres insistent sur certains excès d'autoritarisme (et
Saney pourrait rétorquer qu'ils ont été analysés "hors contexte") , "Cuba :
a revolution in motion" se concentre sur les réussites de Cuba face à
l'adversité et présente le tout comme une alternative séduisante à
l'idéologie dominante du libre marché. Au-delà d'un argumentaire contre
toutes les critiques, le livre de Saney défend l'idée que Cuba est à bien
des égards une source d'inspiration pour tous ceux à travers le monde qui
aspirent à une justice sociale.
Dans un ordre mondial où - selon la Banque Mondiale - les pauvres portent la
plus grosse partie du fardeau économique, il me parait raisonnable de
conclure avec la même phrase que Saney conclut son livre (et prononcée par
le Vice-président Carlos Lage) : "Chaque jour dans le monde 200 millions
d'enfants dorment dans la rue. Pas un seul n'est cubain."
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